
Hello,
Au menu cette semaine, une page du tome 2 en avant première, version encrée. (les bulles sont provisoires)
L’album avance bien, puisqu’un tiers est totalement terminé et que je mène de front les pages 17 à 36. Le tout devrait être prêt pour notre rendez-vous annuel de février
W.

Bonjour à tous,
Lors du tchat que j’ai eu avec quelques lecteurs le 8 février dernier, plusieurs de mes interlocuteurs m’ont posé des questions sur la manière dont j’élaborais mes pages de BD. Puisqu’un petit dessin vaut souvent mieux qu’un long discours, je me permets d’exhumer un « pas-à-pas » que j’avais posté sur le forum CFSL il y a quelques mois. Vous reconnaîtrez vite la première page de l’album. J’ai détaillé sept grandes étapes, que voici :
1/ Storyboard phase 1 : c’est une étape qui a décontenancé certains de mes collègues – lesquels s’en passent allègrement pour commencer directement à l’étape 2 – . Venant de l’animation, j’ai remarqué qu’il m’était plus facile de visualiser ma mise en scène sous forme de cadres cinéma, afin de traquer les faux raccords, de varier les cadrages etc … sans me préoccuper de la mise en page. Vous remarquerez que chaque ligne de cadres correspond à une page, qui ne contient que 10 cases maximum : au delà, la page devient trop chargée et illisible, d’autant qu’il faut dès à présent anticiper l’espace que prendront les bulles. (d’ailleurs, j’écris les dialogues en parallèle du story-board)

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2/ Story-board phase 2 : La BD, c’est beaucoup plus qu’un story-board de cinéma, et l’étape de la mise en page en est la meilleure illustration : il s’agit ici de varier les formes des cases, afin par exemple de mettre en valeur une vaste scène en lui consacrant un tiers de page, ou de suggérer un hors champ par une longue case à bord perdu …

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3/ Crayonné : Une fois cette première mise en place terminée, commence la phase de crayonné. N’ayant plus la mise en page ni la mise en scène à penser, je peux me concentrer à organiser précisément tous les éléments contenus dans chaque case : je trace les perspectives, travaille l’expressivité des personnages et mets en situation les design que j’ai créé au préalable ; c’est aussi le moment de mettre les bulles définitives, car les dialogues sont terminés à ce stade.

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4/ Encrage : Grâce au crayonné, je peux me lancer dans la mise au propre des images : c’est l’encrage. (quoiqu’il n’y ait pas plus « d’encre » que dans les précédentes étapes, vu que je travaille exclusivement en numérique …). Quand je dis « mise au propre », je suis un peu réducteur car l’encrage n’est pas seulement un nettoyage, c’est aussi – et surtout- l’occasion de travailler la sensibilité du trait plus en finesse.

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5/ Colorisation phase 1 : il est alors temps d’attaquer la couleur. Le trait noir est placé sur une couche à part, et les teintes sont travaillées sur une couche située en dessous (pour ceux qui connaissent photoshop). Je commence par un jus qui pose l’atmosphère dans ses grandes lignes. Bien souvent je travaille plusieurs pages à la fois, histoire de varier les ambiances au fil des séquences, et de les remanier les unes par rapport aux autres sans trop entrer dans les détails

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6/ Colorisation phase 2 : J’affine, page après page, grâce à des pinceaux numériques personnalisés (dont je détaillerai l’usage dans une autre note)

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7/ FX : Dernière étape, celle des « effets ». Rassurez-vous, il ne s’agit pas d’employer des filtres Photoshop, tristement célèbres pour avoir souvent tendance à stéréotyper les images à outrance ! Ici, les effets désignent quelques ajustements généraux des couleurs, ou encore l’ajout de fumées et d’atmosphères plus ou moins denses qui estompent les traits d’encrage et les couleurs : ces effets ajoutent de la profondeur à une scène, afin de donner l’impression de respirer l’air lourd d’une taverne ou bien le vent frais du grand large …

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Et voilà la page terminée, du moins dans sa partie dessin ! Il restera encore tout un travail de correction des textes et de préparation des images à l’impression, un travail dont se chargera le studio graphique de l’éditeur.
Une prochaine fois, je m’attarderai sur les étapes plus « scénaristiques », celles qui préparent au storyboard et qui déterminent ce que contiendra chaque album de la série, chaque scène d’un album et même chaque page d’une scène. Mais ça, c’est encore une autre histoire …
W.

Bonjour à tous,
Nous sommes le 3 février, et demain paraît le premier tome de « De chair et d’écume »!
Silence religieux …
Alors que le monde entier retient son souffle avant cette sortie, et que les foules d’orient protestent dans les rues contre la censure qui veut les empêcher de goûter à cette friandise éditoriale concoctée avec amour ; alors que MAM attend désespérément que cet évènement majeur de l’édition détourne l’attention des médias de ses récents coups d’éclat diplomatiques, je prends la mesure de l’insoutenable attente qui fait trembler les marchés (-0,15% à la clôture hier soir) et vous écris un bel article sur … la fabrication d’un album BD.
Avant tout, un constat s’impose : la BD monopolise toute la scène médiatique mondiale : rien qu’en France, le PAF regorge d’émissions consacrées au Neuvième Art ( PPDA, Field et FOG se bousculent pour interviewer le gratin du franco-belge, comme Bernard Pivot et Bernard Rapp avant eux) ; la presse n’est pas en reste : Libé, Télérama, Nice Matin, Bécon Soir, jusqu’à la revue Esprit, tous en raffolent ! Pas une semaine ne se passe sans qu’ils n’y consacrent nombre d’articles et de dossiers d’une étourdissante érudition, signés des plus grands philosophes, sociologues et autres plasticiens d’avant-garde. Et l’Académie Française dans tout ça, dépositaire de l’immortel génie françois ? 39 auteurs BD sur 40 membres, et ce depuis Louis XIII ! Giscard est cerné ! Quant à Dechairetdecume.com, Facebook voudrait le racheter pour one billion dollar (j’ai refusé !)
En bon autocrate mégalomane que je suis, je ne peux que me réjouir de cette mainmise totale de la BD sur l’humanité, mais une question me taraude aussitôt : combien d’entre vous sauraient expliquer comment se fabrique le héros de l’histoire : l’objet BD ? Quittons un instant les fêtes mondaines qui font le quotidien des auteurs, et rendons visite à l’armée des « travailleurs de l’ombre » qui s’activent jour et nuit pour confectionner l’oiseau rare. Jet setteurs, politicards et bimbos, suivez-moi je vous prie : la visite va commencer …
7h30 du matin : je gare mon Aston Martin jaune poussin devant les bâtiments glamours de PPO, un gros imprimeur situé en banlieue parisienne. Nous sommes en plein hiver, ce qui motive encore moins pour se lever. Naïf, j’imagine que l’on attend mon arrivée pour lancer les machines et imprimer … C’était ignorer le fait que je n’avais pas affaire à la France qui se lève tôt, mais plutôt à la France qui ne dort jamais : une imprimerie fonctionne 24h/24, taïme is moné bébi !
De nos jours, la chaîne d’impression fonctionne entièrement en numérique : c’est donc un fichier informatique qui sert de point de départ à toute la fabrication, et qui est envoyé par l’éditeur au studio graphique de l’imprimeur, ici photographié. (notez les barreaux aux fenêtres, au cas où Billy Ocean et sa bande voudraient dérober les supercalculateurs maison !). Le fichier est ensuite transmis à la grosse machine ci-dessous.
La première étape consiste à graver sur des plaques en aluminium 4 versions de chaque page de l’album : une pour le cyan, une pour le magenta, une pour le jaune et la dernière pour le noir. Grâce à ces 4 couleurs, il est possible de reproduire toutes les teintes imprimables de la galaxie (d’où le terme CMJN).
Pourquoi de l’alu ? Parce que seule une plaque métallique s’avère assez résistante pour imprimer les milliers d’exemplaires d’un livre avec la même précision.
Les plaques gravées au laser ressortent bleutées, prêtes à l’emploi ! Elles sont alors montées sur les rotatives afin que l’impression commence. hop c’est parti !
Et non, nous ne sommes pas à la NASA, mais bien devant le pupitre de commande d’une (grosse) rotative. Vous l’aurez compris, PPO c’est pas le « copy top » du coin ! En 6 heures, 10000 bouquins sortirons de la presse dans un vacarme permanent.
Petit retour à la réalité : « De chair et d’écume » est traité par une machine un peu plus ancienne, mais dont le fonctionnement reste le même. Les premières feuilles sont imprimées et posées sur cette table de réglage, à côté de documents-référence tirés sur une imprimante jet d’encre calibrée : les chromalins. Dès lors, le but du jeu est de régler la rotative de manière à ce qu’elle imprime au plus près de ces chromalins : pour cela, les techniciens ajoutent ou retirent pourcent par pourcent du cyan, du magenta, du jaune ou du noir grâce aux nombreux boutons gris situés sur le pupitre.
J’en profite pour rendre hommage à l’oeil de lynx de Joëlle, la directrice de fabrication chez Dargaud, qui vous détecte le micro-pourcent de jaune ou de bleu qui manque sur une planche. Elle est encore plus exigeante que moi !
Ami des arbres, si tu nous lis, passe vite ton chemin ! Pendant tous ces réglages, la rotative continue de débiter des centaines de feuilles non étalonnées ! Arrêter ce monstre ne serait-ce qu’une heure coûterait évidemment plus cher que tout ce papier gâché …
Maintenant que le calibrage est terminé, les techniciens vont laisser travailler la bête des heures durant. Sur la photo, vous pouvez voir qu’elle est constituée de 8 modules : 4 pour le recto, et 4 pour le verso. Chaque feuille effectue un aller simple depuis le fond de la salle jusqu’au pupitre de commande, d’où j’ai pris cette image.
Vu du dessus, chaque module est consacré à l’une des 4 couleurs, perfusée en jet continu au moyen d’un réseau de plomberie suspendu. Le débit est réglé avec une grande précision : à 30 copies/minute, le moindre excès d’encrage ruinerait des tirages entiers …
Une fois les pages imprimées, elles seront assemblées, reliées, encartonnées et distribuées à toutes les librairies de France et de Navarre. Vous pourrez alors vous ruer sur le bouquin et, si jamais il venait à manquer, battre le pavé devant l’Elysée en criant « Pénurie ça suffit ! On veut des tomes 1 aussi !« . Comme ça, je retournerai serrer la main des gars de l’usine
Notre petite incursion s’achève ici. Deux heures se sont écoulées depuis mon arrivée, et le jour s’est levé sur un matin blême dont seule l’Île-de-France a le secret. Laissant derrière moi le vacarme des machines poussées à plein régime, je m’en vais retrouver mes copain bédétistes pour un cannonball de l’extrême jusqu’à la Grande Bleue. A l’ombre de nos bolides, face à la mer, nous siroterons des cocktails jusqu’au soir, en devisant sur la crise des valeurs qui secoue le monde actuel …
Les auteurs sont des glandeurs, moi j’vous l’dis !
W.
PS : je remercie Joëlle et les employés de PPO pour leur amabilité et leur grande disponibilité : ils font un super boulot et sont toujours partant pour expliquer les rouages de leur métier. J’encourage vivement les dessineux à venir leur parler, ils n’attendent que vous !


















